Si tu ne trouves rien, cherche encore...
Dans sa cellule, il goûte l’héritage des siècles. La lucarne est absente, même de sa mémoire. Solitude et vide. Un lit. Une table. Et un livre de prières qu’il connait par cœur. Une voix impénétrable résonne dans sa poitrine et cogne sur les parois. Lourd fardeau trainé dans son désert glacé. Personne. Rien.
L’héritage des siècles, c’est la pierre et la lumière filtrée par d’obscurs desseins. Prophéties inaccomplies. Il marche. Tête baissée. La fenêtre du ciel sur son crâne, recouverte d’une capuche de tissus grossier. Il parait qu’elle sert d’escaliers aux plus aventuriers d’entre lui. Division de l’âme. Il est légion dans sa solitude séculaire.
Prière à l’autre. Qu’il vienne en aide à celui qui n’ose être entier. L’attente du paradis…c’est l’enfer. La dame en noir se régale d’avance de ces pauvres fous. Déjà presque morts. Larves éraflées. Ridées. Creusées par les prières inaudibles. Chants à la mort qui résonnent dans la pierre et raisonnent faux. Que la cloche sonne, que la cloche sonne l’avènement du temps qui tue et mène à l’inconnu fantasmé. Sourde convoitise.
Dans sa cellule, il dort gentiment. Il dort et attend le sommeil éternel. Son âme est déjà loin là-haut. Et son corps continue l’œuvre des siècles. Servile bête sans raison. Qui ne résonne plus…
Car l’attente du paradis, c’est l’enfer.
Relents. Relances. Une douleur, vielle comme les jours. Dans le cœur. Si forte qu’on ne peut qu’y croire. Elle envahit le corps, descend le ventre, les viscères, et puis s’empare du sexe. Remonte jusqu’au crâne. Imposante. Le corps du funambule fléchit. Choit. Pas de filets pour amortir la chute. Le vide et la douleur. Pas de sol. Juste ce corps qui tombe comme une pierre, et tombe nulle part. Tous les efforts sont vains : La maladie gagne toujours. La passion. Le mal qui ronge l’âme et le corps. La vie qui faiblit. S’assoupit pour ne pas voir de trop près les ombres. Les horreurs. Sombres pensées. Pluie de mensonges, de souvenirs, tonnerre de remords, averse de regrets. Faire demi-tour. Recommencer. Réessayer. Leurre, illusion, rêve cruel. Larmes. Torrents de résignation. Tout cesser. Le ciel, la terre, les étoiles : ne plus rien voir. S’offrir aux loups enragés. Affamés pour l’occasion. Chavirer. Couler dans la boue. Regards désabusés des arbres immobiles. Figés. Souvenirs…
On m’avait rien dit. Alors je ne m’attendais à rien d’autre que ce que les présupposés de chacun peuvent laisser supposer. La calèche était noire. Il n’y avait pas de fenêtre. Les sièges en cuir étaient noirs. Et dehors, sans doute, la nuit était d’un noir parfait. Nouvelle lune aux attentes inconnues. Je grinçais sur mon siège à chaque remous. J’étais seul dans cette cage noire. Un cocher, sans doute y avait-il un cocher, seul dehors, tirant deux ou trois gueules de chevaux noirs. Noir. Etais-je noir moi aussi, au milieu des choses noires ? Ou mon âme brillait-elle d’une moindre lueur ? Point. C’était un point de lumière. Une fuite microscopique laissant s’infiltrer un peu de jour. Nous étions arrivés. J’étais fatigué. Je ne savais plus grand-chose. Ce que je faisais là. Ce que j’avais été. Ce qu’il fallait comprendre d’un voyage sans paysage. C’est vrai, à quoi rimait cet absurde mystère ? Et personne autour de moi. Vide et blanc, c’était tout, et lumière aussi. Mais plus de cocher, plus de calèche, plus de fuite de lumière dans une calèche sans fenêtre. J’entendais juste au loin cette musique des années 60, qui s’amplifiait comme j’ouvrais les yeux.
On a beau dire, on a beau faire, on a beau croire, la fin reste globale, et non totale. Les ténèbres viennent encore traquer les mots, comme une provocation, comme pour dire : Nous sommes encore là, la nuit ne peut s’éteindre. Coincé dans les arcanes. Je ne puis avancer, poursuivre mon court chemin. Les cartes l’ont dit : cela arrivera. Malgré la bonté du monde, la mort s’opposera à ma marche. L’empereur jugera… Le fil est tombé par terre. Je n’ai pas le bras assez long, et derrière la grille je suis coincé. Je ne peux le ramasser. Je ne suis maître de rien, sinon de mes mots, que je colle avec espérance sur du papier de soie. L’aurore n’y change rien, elle n’est là que pour les rêveurs. Je fus rêveur, mais il y a trop longtemps que je n’ai point visité le jardin de Morphée. Et que faire de l’aurore, lorsque l’on vit prisonnier de la terre ? Amorphe. Dormir. Non, rester éveillé. Ne pas les laisser faire. Garder l’esprit libre, ne pas sombrer dans leur facile vie de pantin. Je ne suis pas maître, mais je ne serai pas pantin. Je suis juste coincé. Coincé. Mais que faire ? Mais qu’ai-je fait ? Mais qu’à fait le monde ? Que s’est-il introduit dans ce tunnel sans bout ? Que s’est-il aventuré dans la nuit, sans bougie ? Friction de souffre. Un souffle. Un peu de cire. Il me reste un bout de fil : mèche de fortune. La bougie suffira à traverser le tunnel. Ai-je assez creusé ? Le jour cachera-t-il la nuit, au bout du tunnel ? Non, la nuit ne peut s’éteindre. Mais le jour la recouvrira de son amour…
Sur la moquette, Guy rampe. Son papa n’est pas là, son papa est mort à la guerre. Il est mort pour sa patrie. Il est le patrimoine de la patrie patriarche. Le père patrie… Castrateur mais, quand même, un grand héro, ce père patrie. La mère nourricière a foutu le camp. Guy est le fils d’un couple déchiré, d’une mère assassinée par le père. Œdipe s’en mordrait les dents… Guy et la moquette sont dans toutes les bouches, leur chant patriotique revisité par l’Ennemi. Le « beau père »… Le responsable légal…
Guy est mort. Mais l’Ennemi a déterré son cadavre et l’a empaillé, dérisoire marionnette, effigie paradoxale de l’Empire des armes. De pire en pire… Des armes et des larmes pour une montagne d’Or… non… de papier seulement. Et puis… une armée d’aveugles trimant dans l’usine à papier vert. Pour l’écologie bien sûr. Pour quoi d’autre ?...
Je suis seul dans mon petit monde. Je suis seul mais j’ai les yeux ouverts. Je suis seul mais j’y suis bien. Et leur empire de papier s’écroulera bien, un jour, sous le poids écrasant d’une armée de plumes.
Sur la moquette, Guy rampe. Mais seul, toujours seul…